De St-Tropez à Monte Carlo

 

( ... ) Que de fois j'ai constaté que l'intelligence s'agrandit et s'élève, dès qu'on vit seul, qu'elle s'amoindrit et s'abaisse dès qu'on se mêle de nouveau aux autres hommes. Les contacts, les idées répandues, tout ce qu'on dit, tout ce qu'on est forcé d'écouter, d'entendre et de répondre agissent sur la pensée. Un flux et un reflux d'idées va de tête en tête, de maison en maison, de rue en rue, de ville en ville, de peuple à peuple, et un  niveau s'établit, une moyenne d'intelligence pour toute agglomération nombreuse d'individus.

Les qualités d'initiative intellectuelle, de libre arbitre, de réflexion sage et même de pénétration de tout homme isolé, disparaissent en général dès que cet homme est mêlé à un grand nombre d'autres hommes.

( ... )  " Ce sera toujours ainsi. Toute assemblée nombreuse est foule ; quelque soient les individualités qui la composent, il ne faut jamais tenir à une foule le langage de la raison pure. C'est seulement à ses passions, à ses sentiments et à ses intérêts apparents qu'il faut s'adresser.

" Une collectivité d'individus n'a pas plus de faculté de compréhension, etc ... "

" Cette profonde observation de lord Chesterfield, observation faite souvent d'ailleurs et notée avec intérêt  par les philosophes de l'école scientifique, constitue un des arguments les plus sérieux contre les gouvernements représentatifs.

Le même phénomène, phénomène surprenant, se produit chaque fois qu'un grand nombre d'hommes est réuni. Toutes ces personnes, côte à côte, distinctes, différentes d'esprit, d'intelligence, de passions, d'éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait de leur réunion, forment un être spécial, doué d'une âme propre, d'une manière de penser nouvelle, commune, qui est une résultante inanalysable de la moyenne des opinions individuelles.

C'est  une foule, et cette foule est quelqu'un, un vaste individu collectif, aussi distinct d'une autre foule qu'un homme est distinct d'un autre homme.

Une diction populaire affirme que la " foule ne raisonne pas ". Or pourquoi la foule ne raisonne-t-elle pas, du moment que chaque particulier dans la foule raisonne ? Pourquoi une foule fera-t-elle spontanément ce qu'aucune des unités de cette foule n'aurait fait ? Pourquoi une foule a-t-elle des impulsions irrésistibles, des volontés féroces, des entraînements stupides que rien n'arrête, et emportée par ces entraînements irréfléchis accomplit-elle des actes qu'aucun des individus qui la composent n'accomplirait ?

Un inconnu jette un cri, et voilà qu'une sorte de frénésie s'empare de tous, et tous, d'un même élan auquel personne n'essaye de résister, emportés par une même pensée qui instantanément leur devient commune, malgré les castes, les opinions, les croyances, les moeurs différentes, se précipiteront sur un homme, le massacreront, le noieront sans raison, presque sans prétexte, alors que chacun, s'il eût été seul, se serait précipité au risque de sa vie, pour sauver celui qu'il tue.

Et le soir, chacun rentré chez soi, se demandera quelle rage ou quelle folie l'a saisie, l'a jeté brusquement hors de sa nature et de son caractère, comment il a pu céder à cette impulsion féroce ?

C'est ainsi qu'il avait cessé d'être un homme pour faire partie d'une foule. Sa volonté individuelle s'était mêlée à la volonté commune comme une goutte d'eau se mêle à un fleuve.

Sa personnalité avait disparu, devenant une infime parcelle d'une vaste et étrange personnalité, celle de la foule. Les paniques qui saisissent une armée et ces ouragans d'opinions qui entraînent un peuple entier, et la folie des danses macabres, ne sont - ils pas encore des exemples saisissants de ce même phénomène.

En somme, il n'est pas plus étonnant de voir les individus réunis former un tout que de voir les molécules rapprochées former un corps.

( ... ) Ce que j'ai dit des foules doit s'appliquer d'ailleurs à la société toute entière, et celui qui voudrait garder l'intégrité absolue de sa pensée, l'indépendance fière de son jugement, voir la vie, l'humanité et l'univers en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute religion, c'est à dire de toute crainte, devait s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu'il ne pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter sans être, malgré lui, entamé de tous les côtés par leurs convictions, leurs idées, leurs superstitions, leurs traditions, leurs préjugés qui font ricocher sur lui, leurs usages, leurs lois et leur morale surprenante d'hypocrise et de lâcheté.

Ceux qui tentent de résister à ces influences amoindrissantes et incessantes se débattent en vain au milieu de liens menus, irrésistibles, innombrables et presque imperceptibles. Puis on Cesse bientôt de lutter, par fatigue

( ... )

 

Guy de MAUPASSANT

Sur l' Eau

Édition : Encre

Pages 102 à 105


BEL_AMI_II___1890

G.de Maupassant est à la barre ; entre St-Topez et Monte Carlo, à bord de Bel-Ami II son voilier, l'auteur nous fait part de ses pensées, de ses réflexions, loin de la foule, dans la féerie des flot, des rivages, des lumières de la Grand Bleue ! Sur l'eau : un ouvrage remarquable ...