Un long Poème que je lis et relis en boucles ! Une fin admirable ... Dieu que la poésie est belle lorsqu'elle est si profonde et souffrante, qui te cherche, qui te cherche encore et encore,  là-bas, au fond du coeur ...

 

 

REQUÊTE 

 

Mon père est un gentilhomme de vieille souche.

La peau de mes mains est fine.

Il se peut que la poésie me donne à becqueter jusqu'à la fin de mes jours

Sans que je sois devenu tourneur. Mis par mon souffle et par ma voix, 

Par mes palpitations, 

Par chacune des pointes de mes  cheveux hérissés par l'horreur, 

Par les trous de mes narines et par les clous de mes yeux, 

Par le bruit fauve des ferrailles de mes dents qui grincent, 

Par les crispations de ma peau, par les colères de mes sourcils amoncelés, 

Par le trillons de mes pores, en un mot par tous mes pores, 

En automne comme en hiver, au printemps comme en été, 

Le jour comme durant mon sommeil, 

Je m'oppose à ça, je hais de toute ma haine, 

Ça, ce passé d'esclave enfoncé en nous, 

Ça, cet essaim de mesquineries qui se dépose

Et continue de se déposer en nous, 

Encore aujourd'hui, sous le régime du drapeau rouge !

 

 Quelle que soit la cause pour laquelle on succombe, 

La mort n'est pas la mort.

Mais c'est terrible de rester sans aimer, 

Horrible de ne pas oser, 

Puisqu'il y a une balle pour tout le monde et pour tous un couteau.

Alors, moi, c'est pour quand ? Et puis quoi au juste ? 

Peut-être, tout au fond de l'enfance, je trouverai bien dix jours de potables...

Ça, toujours pour les autres ! Ça, mais j'en voudrais !

Rien, voyez-vous, jamais rien ! 

Croire dans l'au-delà ? Une promenade d'essai, facile à dire !

La balle tracera sa trajectoire de tonnerre, 

Tout droit dans l'au-delà.

 

Mais que faire, si ce n'est qu'en ce monde et qu'en cette vie 

Que je croyais et que je persiste à croire, 

De toutes mes forces, 

De toute la mesure de mon coeur.

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Aussi longue que soit l'attente

Je vois clairement et jusqu'à l'hallucination, je vois si clairement

Qu'il eût suffi, me semble-t-il, de finir sur cette rime

Pour que le verset me conduise dans la vie prodigieuse.

Est-ce à moi de poser les questions : est-ce ceci ou bien cela ?

Je vois, je vois clairement dans tous ses détails, 

Je le vois durant les siècles comme une pierre dans la pierre, 

S'élever dans les airs l'atelier resplendissant des résurrections humaines.

 

Inaccessible à la pourriture comme à l'effritement.

Le voici, ce chimiste silencieux au grand front, 

Au front ridé devant une expérience

Un livre _ " toute la terre ", _  un nom qu'il cherche : 

Vingtième siècle, " qui donc ressusciterai-je ? " 

 

Tiens, Maïakowski ! Cherchons de plus frappants visages ! 

Ce poète-là, non, vraiment, ce n'est pas assez beau ...

Alors, ce jour-là, du fond de la page, je m'écrirai : 

" Ne tourne pas la page : ressuscite-moi ! 

 

Verse du sang dans mon coeur jusqu'à l'extrémité des veines

Et dans le crâne enfonce la pensée : 

Je n'ai pas jusqu'au bout vécu ce qu'il y avait en moi de terrestre, 

Sur la terre je n'ai pas épuisé jusqu'à satiété mon lot d'amour.

 

Je mesurais deux aunes, à quoi bon ces deux aunes !

Pour ce genre de besogne, un puceron suffit.

Je faisais grincer ma plume, bien assis, 

Les lunettes écrasées dans l'étui de la chambre.

 

Je ferai gratuitement tout ce qu'il vous plaira, 

Nettoyer, surveiller, laver, m'esquinter, balayer, 

Je saurais être votre employé, votre concierge s'il le faut.

Chez vous, y-a-t-il des concierges ?

 

J'étais gai, mais à quoi donc cela peut-il servir

Si notre malheur est sans issue ?

De nos jours, si l'on desserre les dents, 

Ce n'est que pour mordre ou happer.

 

Quoiqu'il arrive, un fardeau, un malheur, 

Appelez-moi ! Ma bouffonnerie ne sera pas déplaisante.

Mes vers, en badinant, sauront bien vous distraire, 

Mes vers et mes charades, mes hyperboles et mes allégories.

 

J'ai aimé ... mais ça ne vaut pas la peine de fouiller dans les vieilleries.

Ça fait mal ? Tant pis ! On finit bien par chérir la douleur.

Attendez ... J'aime les bêtes. Avez-vous des ménageries ? 

Eh bien ! prenez-moi comme gardien d'animaux.

 

J'aime les bêtes. Il me suffit de voir un caniche.

Ici, il y a une chienne à la boulangerie. Toute chauve.

Je serais prêt à lui sortir mon propre foie.

" Vas-y, chérie ! mange, ça ne fait rien ! " 

 

Un jour, peut-être par les allées du zoo, 

Elle entrera aussi dans le jardin, elle qui aussi aimait les bêtes

Souriante et tout à fait comme sur la photo, ici sur la table.

Elle est jolie. Sûr qu'on la ressuscitera !

 

Votre trentième siècle devancera les meutes

Des mesquineries qui déchiraient nos coeurs.

Nous retrouverons notre lot d'amour inachevé

Dans d'innombrables nuits étoilées.

 

Ressuscite-moi, ne fût-ce que parce que je t'attendais, 

En repoussant les billevesées quotidiennes.

Ressuscite-moi, ne fût-ce que pour ça !

Ressuscite-moi ! Je veux juqu'au bout vivre ce qui me revient.

 

Pourqu'il n'y ait plus d'amour esclave, 

Plus de mariage ni de luxure, ni de beefsteak ; 

Pour que l'amour s'élève tel un univers,

Après avoir maudit les lits et déserté les couches ; 

 

Pour ne plus supplier en mendiant

Cette misère de jour qui fait pourtant vieillir ; 

Pour que tout entière se retourne la terre

Au premier cri de " camarade ! " 

 

Pour ne plus toujours sacrifier sa vie aux trous d'une maison ; 

Pour que désormais notre père dans la parenté

Puisse pour le moins devenir un monde, 

Et notre mère, pour le moins, la Terre..." 

§

 

VLADIMIR MAÏAKOWSKI 

A propos de cela 

Extraits 

Anthologie de la Poésie Russe du XVII ème Siècle à nos jours - 

Traduction : E. RAIS et J. ROBERT

Pages 311 à 314 

Éditions Bordas - 1947 - 

 

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