Un Extrait de la Cerisaie 

 

Décrirai-je cela ? Je ne sais plus écrire…
Le monde est prisme, somme de disputes et d’hostilités.
La cerisaie fleurit à ma fenêtre :
ce jour de février si blanc en sept couleurs,
Jardin d’un jour despote à floraison précieuse.
Les yeux fermés que vois-je à la fenêtre ?
La neige du Jardin, plus audible que l’humaine sottise.
La Cerisaie ne berce pas de cerises,
non que le bûcheron lui promette l’éclosion d’un désert désolé.
Dès le début, l’union paraissait condamnée :
de la pensée et des inflorescences du décor visible.
Ainsi pensait Bounine : chacun pourra le lire
s’il le désire. Je le lis à cette heure.
Et plus le spectateur contemple le Jardin,
plus le Jardin conserve son secret.
Et peu importe ce que je lis dans la nuit,
qu’on le comprenne ou pas,
Le secret se révèle et se ferme. Combien de
temps peut-on se désoler sur le mystère que la nacre referme ?...

 

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   "... L’hôtesse, à dire vrai, 
   n’aurait pas dû m’aimer en toute logique, 
   mais la timidité de se montrer vieux-jeu 
   l’en empêchait un peu, en quoi elle avait tort. 
    
   - Comment vous portez-vous ? ( Ah, l’éclat de l’orage 
   dompté dans la fine gorge de l’orgueilleuse ! ) 
   - Merci, dis-je, je me suis roulée dans la fièvre 
   comme une truie se roule dans la boue. 
    
   ( Quelque chose ne va pas chez moi. Pourtant, 
   je m’apprêtais à dire en inclinant la tête : 
   - Ma vie est agitée mais cependant glorieuse, 
   d’autant que je vous vois une nouvelle fois.) 
    
   Elle énonce : 
   - Il faut que je vous gronde. 
   Avec un tel talent ! 
   Venir à travers pluie ! Et marcher aussi loin ! 
   Et tous de s’exclamer : 
   - Au feu. Conduisez-la au feu ! 
   - Un jour, en d’autres temps, 
   sur une place parmi la musique et les cris, 
   nous aurions pu nous voir au roulement du tambour, 
   et vous auriez crié : 
   « Au feu, jetez-la donc au feu ! » 
    
   Pour tout ! Et pour la pluie ! Pour l’après et l’avant ! 
   Pour la nécromancie de deux prunelles noires, 
   et pour les sons, tels des noyaux de cerises, 
   qui jaillissent des lèvres sans effort. 
    
   Je te salue ! Vise-moi de tes bonds. 
   Mon frère feu, mon chien aux mille langues ! 
   Lèche mes mains dans ta grande tendresse : 
   toi aussi tu es Pluie ! Humide est ta brûlure ! 
    
   - Ce monologue est quelque peu bizarre, 
   réplique mon hôte vaguement offusqué. 
   Mais après tout : vive la jeunesse en herbe ! 
   La nouvelle génération me plaît. 
    
   - Surtout ne m’écoutez pas ! je délire ! 
   dis-je. La Pluie en est fautive. 
   Tout ce jour, elle m’a tourmentée comme un démon. 
   Oui, cette Pluie est cause de mes ennuis. 
    
   Soudain, je vois à la fenêtre 
   ma Pluie fidèle et seule, sanglotante. 
   Et vient nager dans mes yeux en deux larmes 
   la trace de la Pluie restée en moi. " (pp. 34-36) 
    
 

Bella AKHMADOULINA

Histoire de Pluie - 5 - Extrait  /  Pages 34-36 
   Traduit du Russe par Christine Zeytounian-Beloüs

 

LE LONG DE MA RUE 

 

Le long de ma rue, cette année-là,
Résonnent des pas, mes amis s'en vont.
L'absurde départ de mes amis
À cette obscurité derrière les fenêtres, correspond.

O solitude ! Comme est dur ton caractère,
Etincelant tel un compas de fer,
Comme tu clos froidement le cercle,
De certitudes vaines, ne t'encombrant pas.

Laisse-moi me mettre sur la pointe des pieds dans ta forêt,
À cette extrémité du geste ralenti.
Trouver le feuillage et, du visage, le rapprocher,
Et ressentir l'abandon tel une félicité.

Accorde-moi le calme de tes bibliothèques,
De tes concerts, les motifs sévères
Et, sage, j'oublierai ceux
Qui sont morts ou ont terminés leur temps, vivants.

Et la sagesse et la tristesse, je connaîtrai.
Leur sens secret, me confieront, les objets,
La nature, sur mes épaules, s’épanchant,
Découvrira ses secrets d'enfant.

Et puis là, des larmes, de l’obscurité,
De la pauvre ignorance du temps passé,
De mes amis, de merveilleux traits
Apparaîtront et se dissolveront à nouveau.

 

Traduction : Sarah P. STRUVE