O forcené qui chaque nuit attend l'aube et ce n'est que l'aube une aube de plus une pâleur qui s'installe et la fatigue et tout ce qu'on s'était imaginé de folies et de lumières s'évanouit dans ce  sentiment de lassitude ô forcené qui se débat chaque nuit dans les lieux communs qu'il s'est construit les dilemmes abstraits les chants sourds qui peuplent l'âme de fantômes de fontaines

 

ô forcené qui partait pourtant à la recherche d'une autre vie  ô Croisé d'un rêve moderne au bout duquel il y avait le contraire d'un sépulcre   Lui pensait prendre la bure et le bourdon peut-être comme des ailes des magies mêlant l'eau du Jourdain les princesses lointaines forcené des songeries forcené qui ressemble à tous les Icare à tous les écarts du destin qui se croit fait pour soulever le voile de démence au-dessus on ne sait de quelle Amérique quelle terre ou quel phalanstère ô forcené qui ne se voit pas à l'heure des laitiers traînant par les rues  misérable et défait malheureux misérable

O toi qui tends ta paume mendiant perpétuel à des gens qui n'en veulent pas tes semblables tes frères forcené forcené qui fait semblant de d'en tirer en ricanant en blasphémant tu garderas pour toi l'histoire de tes humbles démarches prêt à tout accepter tout donner tout détruire de toi s'il le faut tout détruire et qu'as-tu rencontré quelle dérisoire exigence. Alors tu fais celui qui s'en moque à mourir qui allait mourir la corde était prête et puis que voulez-vous ce sont ces parents de province qui sont venus et pourquoi fallait-il qu'ils vinssent qui restent là parlant parlant parlant si bien qu'on ne peut se prendre avant leur départ ne serait-ce  que par politesse  ô forcené qui me ressemble

Écoute une dernière fois écoute

Cette histoire que tu ne raconteras jamais jamais tu la connais de bout en bout tu la connais toute

Un jour peut-être un jour se lèvera pour la première fois et que ce soit sur la Terre Sainte ou le vrai paradis un jour si tu crois l'heure enfin sonnée où les autres hommes te regarderont comme un des leurs pour la dernière fois je te le dis ce ne sera qu'illusion que leurre rien n'est possible qu'un mensonge ils feront mine écoute-moi ce ne sera qu'une apparence ils ne t'aimeront jamais ils ne t'accepteront jamais comme un des leurs et tu vivras longuement parmi eux le sachant le cachant rien n'est changé tu es toujours un étranger comment veux-tu qu'il en soit autrement regarde-toi mais regarde-toi donc maudit si l'on t'accepte si l'on fait mine un jour de t'accepter sache-le bien que c'est pour quelques raison qui n'est pas de toi passagère et feinte on ne peut t'aimer tu le sais que des lèvres va va du moins conscient de n'être que le jouet d'un calcul accepte si tu veux le calcul des autres leur calcul juste ou faux dont dépend l'avenir mais sache pour la dernière fois forcené

Que tu ne seras  jamais qu'une poussière dans l'oeil des hommes toi qui garde pour toi seul ton histoire de mendiant le loin du compte de tes jours tes offrandes rabrouées et maintenant jamais si l'on prenait ta main ce ne serait comme si la première fois on l'avait prise même si tu oublies si tu te laisses calmer si tu te laisses porter au large par la mer rappelle-toi qu'elle est perfide et que jamais tu n'en connaîtras le fond profond qu'elle est la mer même quand elle est douce et tranquille à l'infini la mer rien d'autre et que veux-tu que la mer soit d'autre que la mer à l'heure des laitiers  misérable

Non mais regardez-moi ce fou qui croit faire un grand cadeau du coeur et de ses rêves ce dément qui propose de sacrifier ses doutes et ses chants tout ce qu'il lui reste d'un long désordre ancien de plier sa musique au cri qui la fait dissonante au vent qui la disperse à l'oubli de l'aube au jour qui vient

A l'heure des laitiers toujours tu te réveilleras toi qu'on ne peut aimer toi qui me ressembles

§ 

Louis ARAGON 

Le Roman Inachevé

Edition  : Poésie / Gallimard

 

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Et le roman s'achève de lui-même

J'ai déchiré ma vie et mon poème

 

Plus tard on dira qui je fus

 

J'ai déchiré des pages et des pages

Dans le miroir j'ai brisé mon visage

 

Le grand soleil ne me reconnaît plus

 

J'ai déchiré mon livre et ma mémoire

Il y avait dedans trop d'heures noires

 

Déchiré l'azur pour chasser les nues

 

Déchiré mon chant pour masquer les larmes

Dissipé le bruit que faisaient les armes

 

Souri dans la pluie après qu'il a plu

 

Déchiré mon coeur déchiré mes rêves

Que de leurs débris une aube se lève

 

Qui n'ait jamais vu ce que moi j'ai vu

 

§