TEMOIGNAGE

 

LE_CH_TEAU_DE__SULLY_

En ces temps de profonde tristesse et d'affliction, comme il est douloureux de penser que nous avons été des nombreux voyages d'un avion, détruit lors d'un crash terrible, juste trois semaines après l'avoir emprunté ! Le temps passé, n'efface rien, fussions-nous petits !

 

Je ne voudrais surtout pas en ces temps de deuils terribles et d'affliction
me risquer dans toute digression préjudiciable à la sérénité
que l'on doit aux familles et amis des victimes du dernier drame, ainsi qu' à celles
de tous les autres accidents d'avion qui sont survenus depuis l'exploitation
commerciale des vols longs courriers.

Si je me permets ces propos et cette
réflexion, avec le recul de l'âge et, je le concède déjà, la chance de n'être pas
tombé du ciel en avion, c'est bien parce que nous avons eu, mes frères et moi,
l'occasion de voyager très loin, de l'autre côté du monde, alors que nous étions
petits, enfants et adolescents, tout juste adultes.
Un père diplomate, et le ton est donné, dès 1961, au départ de Rabat en caravelle, -
modèle standard, puis Super Caravelle - !
Une longue escale à Paris Orly, puis c'est le grand départ ! Rome, Athènes,
Téhéran, Karashi Bangkok et enfin, Phnom Penh, cet aérodrome au tarmac
suffoquant, aveuglant de touffeurs !
Le souvenir inoubliable d'un géant d'acier : le 707.  Nous découvrions
l'immense silhouette du Boeïng 707 aux réacteurs encore fumant, au bruit
stridulant, presque insupportable à nos petites oreilles.
Son nom : le Château de Sully ; nous déclinerons et apprendrons alors
l'appellation des nombreux  châteaux de la Loire.
Ainsi étaient baptisés les Boeïngs 707 de la Compagnie Air France de l'époque.
Aventure quasi insensée, lorsque l'on sait combien de Crashs auront affecté
et touchés ces avions énormes, si lourds, si bruyants au décollage,
ces 140 tonnes lancés au-dessus de l'Hymalaya, de l'Océan Indien !
24 heures de voyage, des étapes si longues que nous y passions une nuit
entière, perchés dans le ciel sans frontières de notre candeur,
de notre innocence à mesurer les dangers d'un tel périple.
Notre père, aux cieux, le savait, et les verres de Scotch qu'il avalait
trahissaient à la fois l'appréhension mais aussi la peur,
cet alcool avalé qui au final le plongeait dans les limbes
et un sommeil providentiel ; advienne que pourra ...!
Il ronflait très fort dans la cabine, en première classe,
statut et siège obligent, car même là-haut, la mort qui vous fauche
vous cueille plongé dans les apparats de la distinction, de l'opulence !...
Un jour, de retour sur Paris, au mois de mai, vers la fin du mois de mai,
nous regardions pour la dernière fois le Château de Sully
que nous venions de prendre. Il reposait, comme soulagé
d'un si long voyage, de retour d'Extrême - Orient. Il nous parut avoir vieilli !
Ce n'était pas sans un pincement au coeur.
Après tout, n'était-il pas  notre vaisseau spatial, notre grand avion,
notre bel oiseau, à bord duquel, à l'instar de Nils Anderson,
nous ébauchions sans trêve les rêves et les scénarios les plus fous.
Cet avion magnifique devait s'écraser trois semaines plus tard,
en France, dans les alentours d'Orly, au décollage, ne laissant
que 2 survivants sur 132 passagers. Un drame encore vivant !
Et c'est ainsi, que nous poursuivions notre destinée,
s'en remettant à la chance, au sort des longues escales, à la main du diable...
Heureuse, cette mise, la part du jeu miséricordieuse qui fait
que l'on sort souvent gagnant, à chaque fois comme par miracle ;
car avec l'âge, les acceptions de miracle, de chance, de veine
sont de plus en plus employées et prisées. N'est-ce pas aussi un leurre ?
Nous devions, toujours à la remorque de la diplomatie, voyager,
jusqu'à notre majorité, éprouvés, déchirés aussi.
Ce fut ensuite la Tunisie, puis l'Espagne, l'Afrique Noire, le Gabon,
autant de voyages et d'aventures sous les ciels capricieux, soudains
et brutaux de la zone de convergence inter-tropicale, avec ses orages
et ses pluies diluviennes, nocturnes, sans plus rien y voir à l'extérieur !
Le bruit, le fracas des réacteurs à l'atterrissage sur les pistes détrempées
des aérodromes de l'Afrique Occidentale.
Des vols toujours chahutés, turbulents, à bord d' avions si usités
que nous nous demandions vraiment comment mieux s'y prendre
pour se suicider ! DC 8, Super DC 8, puis ce fut le tour des DC 10 !...
Cela vira au cauchemar, jusqu'au jour où je laissais repartir ma famille,
loin de l'héxagone, préférant à ces délires le bon plancher des vaches
et des rivages de la mer, l'ondulation de la Grande Bleue.
Je vous raconte cela afin qu'il n'y ait pas de quiproquo, ni de doute possible.
Nous avions connu et expérimenté, éprouvé les premiers supersoniques
construits et lancés vers 1956 / 58 !
Les Boeïngs 707, prétendait-on, étaient plus que fiables, robustes ! on y mourrait
déjà bien moins souvent qu'en automobile, certes ! Mais lorsqu'ils chutaient,
ils ne laissaient aucune chance ; et combien seront tombés
fauchant tant de vies et blessant à jamais des milliers d'âmes proches.
On ne joue pas avec la vie !... Prendre l'Avion, quoique l'on dise,
affirme, prétende est un acte conscient, éclairé, viable, compréhensible,
raisonné, tout ce que l'on voudra, mais il demeure
une acte fou, irresponsable, aux conséquences que l'on connaît.
Mon épouse aura perdu une jeune cousine dans l'accident de la Caravelle de Rabat,
( le 12 septembre 1961, - 77 victimes, aucun survivants ) !
( Caravelle neuve, sortie la même année d'usine, 688 heures de Vol )
Cet enfant n' avait que 5 ans, accompagnée de sa grand-mère !
Nous prenions l'avion, le Boeïng
à destination de Phnom Penh, un mois après, en octobre 1961 ! Nous étions petits,
mais le souvenir perdure, à jamais ancré !
Évoquer cela pour éclairer, quoiqu'il arrive l'acte irréversible que l'on commet,
une fois dans l'avion...
Plus de retour possible, et une probabilité d'accident ou autre infortune indéfinissable !
On pourra arguer de tous les chiffres, rien n'y changera. Il y a aussi des gagnants
aux gros lots d'un loto ! Il faut jouer pour gagner dit le slogan ... Voyons !
La mort veille et sait attendre. A ce stade, aucune réchappe,
nous sommes à la merci d'un tombeau volant, d'une demeure impitoyable.
Aucune prise possible sur le sort ! inutile d'invoquer la chance en cas de crash,
tant l'issue semble quasiment fatale, irréversible, destructrice.
Il est aussi vrai que les circonstances et le climat de vol
qui règnent de nos jours multiplient les risques de problèmes majeurs !
il faut en tenir compte, sans oublier les paramètres humains
qui peuvent affecter et mettre en péril une traversée aérienne.
Enfin, et au-delà de toute considération, quel qu'en soit l'ordre, la nature,
malgré l'extrême sophistication et le sérieux des appareils de nos jours,
leur maintenance et suivi, ces opérations incalculables de vérifications
dont les avions font l'objet, systématiquement, rien, rien ne peut
déboucher sur le risque ZÉRO ! cela est aussi, d'après les probabilités, avéré
irréfutable.
Une étincelle, un court - circuit, une défaillance, un accident aussi minime soit -il
dont les causes seraient extérieures peut engendrer un désastre,
une tragédie, dont le voyageur n'est plus qu'un prisonnier passif voué à l'issue fatale.
En ce temps-là, nous dénoncions déjà la vétusté de certains appareils !
plus de 20 ans, c'était énorme, une gageure, un défi à la pesanteur,
une provocation de la science et de la raison à l'encontre
de la fatalité, du hasard !
Un déni certainement de la prétention des hommes face à l'imprévu,
l'inexplicable, le probable en ces circonstances, ces fausses raisons
qu'ils jettent par-dessus bord ! Nous savons ce qu'il en coûte...
Non, vraiment, l'Avion ne devrait plus être de ce siècle !
Mais de revenir à antan, prendre enfin le vrai temps de vivre,
sans jamais plus bousculer les heures d'un calendrier bradé, conquis,
vaincu, bousculé !

Pourquoi ? pour mieux mourir, gagner du temps, les affaires ?
Les affaires devraient-elles passer avant le destin malheureux
des pauvres victimes qui ne sont plus ! C'est impensable.
Car, comment reprendre l'avion, lorsque toute une famille décède de la sorte,
en une seule fois ?
Comment et pourquoi, accorder à la science, les yeux fermés,
cette confiance démesurée, exagérée ?
Quels mobiles enfin conduisent à se laisser aller dans la carlingue,
laissant derrière soi, pour un temps suspendu au verdict de l'azur,
à l'angoisse, tous les siens restés au sol ?
Je conclue sur un point qui me semble important, souvent allégué ;
on nous dit que la route, le train, le bateau tue davantage,
en des proportions alarmantes ; cela est vrai.
Mais quelles en sont les causes : la vitesse, encore et toujours,
le temps pressé, l'urgence, les dérapages de l'humain face aux codes établis,
le manque de sécurité, de sérieux, de responsabilité,
les dérives de l'alcool, etc ! ... si cela est un fait, gageons seulement ceci :
si l'homme sait se prendre en charge, affecte prudence et respect,
mesure la portée de ses actes, se comporte en citoyen, parmi ses pairs,
il devient dès lors l'artisan à part entière de son destin et de celui
des autres. Nous verrions les chiffres de la mortalité sur les routes
chuter de façon vertigineuse.
On ne tue pas en roulant doucement, en prenant justement le temps de vivre.
En le vendant, en l'achetant, le temps est commué en arme fatale,
plus meurtrier que les armes de guerre.
C'est là un choix de société. Il importe et il convient d'en prendre
toute la mesure et d'en considérer les enjeux, parfois irréversibles.
A 22 ans, je ne repris jamais plus l'avion ! non par crainte de la mort.
Elle nous attend, sûrement ; elle décide du moment.
Mais je ne concède pas à un tas de ferraille injecté de Kérosène
le soin de m'ôter la vie, de tuer jusqu'à plusieurs centaines d'âmes,
de meurtrir plusieurs milliers de proches en une seule seconde, pour
l'existence !
d'affliger les miens, mes proches, le tout pour quelque affaire ou nécessité
temporelle que ce soit ! Il en est comme du Tabac qui me condamnerait
à coup sûr à périr d' un cancer des poumons irréversible...
Tout autant, je ne bois jamais d'alcool, ne serait-ce que pour épargner la Vie,
sur la route, en voiture, et, ainsi de suite, d'acte responsable en acte réfléchi,
de lui laisser un libre court plus heureux et plus sûr.
L'avion, n'est et ne sera jamais sûr, ce ne sont pas les Statistiques des bureaucrates zélés
qui doivent avoir droit de vie ou de mort sur la destinée des gens !
Il nous faut réagir, vite, avant que de voir et d'assister de plus en plus,
impuissants, à des accidents d'avions effroyables, des accidents de Trains
à très grande vitesse également.

§ 

Souvenirs d'Enfance et Vols Inter-Continentaux

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