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Terrible, pathétique, tragique nouvelle écrite par l'auteur ! le sens du détail, cette précision qui confèrent au vécu redoutable d'un drame à visage humain ! et puis, comme tout au long de ces pages, à chaque nouvelle, ce libre-arbitre, l'instant de vérité, le choix, le dictamen d'une conscience que l'on aurait jamais souhaité affronter ! Cette Nouvelle m'aura bouleversé, profondément ; j'en retranscris ici un extrait, non les passages  les plus cruels d'un atroce et ignoble ennemi, mais  comme une invite, malgré moi, à vous en suggérer la suite qui arrache des larmes ou ce sanglot irrépressible qui fait si mal, en vous prenant et vous broyant les tripes... Et ce Chant, du tréfond de la douleur, de l'horreur, une survivance à jamais ténébreuse

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http://shoah-solutionfinale.fr/meurtrenf.htm

 

EXTRAIT DU PRIX GONCOURT DE LA NOUVELLE 2015 

PATRICE FRANCESCHI

 

... Madeleine et Pierre-Joseph furent arrêtés chez eux au cours de la rafle du 20 novembre 1943. Leurs réseaux respectifs n'étaient pas en cause. Une série de dénonciations anonymes les avaient désignés comme juifs, confondant propriétaires et locataires.

A six heures cinq du matin pour Pierre-Joseph, à six heures dix pour Madeleine, des soldats allemands enfoncèrent les portes de leurs appartements, aucune question ne leur fut posée, et on les fit monter avec leurs enfants dans les camions bâchés qui sentaient la sueur et la graisse d'arme.

Madeleine et ses filles furent emmenées dans un centre de regroupement attenant à une usine désaffectée : un ancien entrepôt vraisemblablement. Madeleine ne put le situer dans Paris. Un officier l'attendait et insulta la juive qu'elle était censée être au nom de généraux qui la veille encore lui faisaient la cour.  Elle baissa la tête, songeant qu'elle pouvait sans peine prouver son identité ; mais c'était prendre  le risque qu'on découvrît ses véritables activités : dans ce cas, ce serait la Gestapo, les interrogatoires, la torture. Qu'adviendrait-il  de ses filles ? Entre deux malheurs, elle choisit d'attendre. Bientôt, plusieurs centaines d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards s'entassèrent autour d'elle dans une promiscuité inconcevable. On ne leur donna rien à manger, à peine à boire, et on les laissa dans une obscurité totale, emplie de plaintes et de gémissements. L'angoisse était telle dans ce troupeau terrorisé que personne n'avait la force ou le courage de parler. Beaucoup priaient en silence, quelques-uns maudissaient leur sort, tous s'abandonnaient au destin. Dans le hangar glacial où commençait sa nouvelle vie, Madeleine pleura sans honte tout le jour, ses filles serrées contre elle - et c'était le désespoir le plus noir qu'elle n'eût jamais connu.

Ce qui pouvait advenir d'elle lui importait peu ; depuis son entrée dans la Résistance, elle n'avait eu de cesse d'imaginer son arrestation pour y faire face : elle était prête. Mais il y avait Charlotte et Pauline que son réseau aurait prises en charge dans d'autres circonstances. Que doit-on dire à deux enfants précipités d'un coup dans les abysses de l'infamie ? Que peut-on faire encore pour les protéger ?  Ces questions qui naissaient de la brutalité des évènements fracassaient l'ordre habituel de ses pensées - et le vertige de l'impuissance montait en elle. Elle ne sut prononcer que les mots dérisoires de cette impuissance : " Ce n'est rien, mes enfants, une erreur, tout va s'arranger ; soyez courageuses en attendant. " 

Pierre-Joseph et ses fils furent emmenés dans une carrière à ciel ouvert et jetés au milieu de  centaines de misérables que l'on avait pour ainsi dire empilés verticalement. Beaucoup devaient être là depuis plusieurs jours car l'odeur était insoutenable. On pataugeait dans ce qu'il y avait de plus indicible chez l'homme : un cloaque, une cour des miracles, l'enfer de Dante... Les enfants étaient nombreux, loqueteux, avec des airs de chiens battus sur des visages d'adultes ; les mères étaient anéanties : presque toutes portaient une étoile jaune sur la poitrine. Des miliciens français  les gardaient, faisant les cent pas  derrière des grillages de fer. Pierre-Joseph savait ce qui allait arriver. Depuis près de deux ans, il avait vu passer des messages radio entre Londres et son réseau pour comprendre qu'il allait faire partie d'un convoi de déportés juifs à destination des camps de concentration allemands. Pour lui-même, il n'éprouvait nulle angoisse. Depuis qu'il avait été parachuté en France, il se vivait comme déjà mort, seule attitude spirituelle qu'il ait trouvée pour apprivoiser la présence continuelle du danger. Mais il y  avait Ange et Matéo - et la terreur était en lui. Il passa toute la journée de son arrestation la tête entre ses mains à chercher avec désespoir  comment les protéger. En vain. Il n'y avait aucun échappatoire. Ses enfants allaient être broyés - et endurer avant cela tout ce que le mal radical produit de plus redoutable chez l'homme ; cette seule pensée l'étouffait littéralement. Il s'entait qu'un rien pouvait lui faire perdre la raison. A plusieurs reprises, il manqua se précipiter sur les géôliers qui ne cessaient de jeter aux prisonniers ces injures inutiles qu'ont les lâches lorsqu'ils se savent à l'abri : au moins étrangler cette chiourme servile !  Mais à quoi bon ? C'eût été sans effet pour ses fils - et vain à coup sûr, et sans doute pire. Il n'osait même plus parler à Ange et à Matéo : que leur dire qui soit juste ?  

Le regard levé vers leur père, muets, ils quémandaient son secours, le seul qui valait à leurs yeux - et lui ne pouvait que baisser la tête, empli d'un remords nouveau : y a -t-il plus grande culpabilité pour un homme que de se découvrir incapable de défendre les siens, ceux pour qui on donnerait sa vie sans hésiter ? Au moins tout faire pour rester avec eux, se disait-il en serrant sa tête entre ses poings : ne pas être séparés, oui, au moins cela. Mais lorsque Matéo lui demanda d'une voix timide : " Qu'est-ce qui va nous arriver ? Où allons-nous aller ? " il ne sut que mentir en sentant monter encore la honte en lui : " Rien, mon fils, ils ne vont rien nous faire, je suis là. " 

 

Patrice FRANCESCHI 

Première Personne du Singfulier 

Le Train de six heures quinze 

Pages 176 à 179

Edition : POINTS 

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