Impressions et Paysages

Extraits

 

(...)  Toutes les vanités, le temps les tue, et pour qu'elles clament et veulent survivre, ce sont les grillons du silence qui, sarcastiques, leur répondent, comme la mer qui parodiaient les cris de Prométhée ...

De toutes les passions, sans doute la plus laide est-elle la vanité. C'est elle qui enserre dans son coffre tous les imbéciles ... Le vaniteux est puéril, mais il se montre blessant envers les autres hommes ... En nous, s'abritent sans que nous puissions jamais les en arracher, le désir du passé et celui du plaisir ... mais ceux-ci, et les terribles passions du coeur, sont d'une écrasante beauté. Cette impression, nous la ressentons tous, parce que le personnage de Venus nue, sur un fond d'écume et de tritons bleus, est inscrit dans notre esprit ... Et personne, absolument personne ne peut se libérer de péchés qui ont tant de douceur et d'amertume ... Nous sommes tous faits de leur propre substance ... mais tout a bien sa place dans l'homme, si l'on excepte cette vanité d'outre-tombe. Et l'on pense à ces seigneurs qui, dès leur adolescence, préparaient leur sépulture en se faisant sculpter dans le marbre et dans la pierre, pour que plus tard, on les regarde, et qu'on tremble devant eux comme le fit notre cher Cervantés dans la cathédrale de Séville ...

Les vaniteux n'auraient pu survivre dans les plus vieilles générations de l'Egypte funèbre, toutes, aujourd'hui, troquées ou réduites en miettes ... Leur désir d'immortalité était tel que, fuyant les tumulus trop fragiles, ils firent sceller leur sarcophages sur les murs, en manière d'autels. Telle est l'architecture funéraire des gothiques ...

L'élément funéraire est quelque chose qui oblige toujours à méditer et qui emplit les âmes de néant... Quand on regarde un tombeau, on croit deviner à l'intérieur le cadavre sans gencives, criblé de vers comme la momie de Beccera* , ou souriant diaboliquement comme l'évêque de Valdès Léal ** ... Et, à ces pensées, se mêle la fatuité des ramages et des fleuraisons qui rehaussent l'urne, tout un effroi rubénien envers la mort... Quand on contemple ces grands coffres de pierre pleins de pourriture, on voit apparaître à l'horizon toute l'horrible chevauchée de l'Apocalypse de saint Jean ... C'est un grand péché des églises que d'ouvrir leurs nefs à la vanité ... L'homme doit retourner, selon Jésus, à la terre d'où il est sorti ou être abandonné tout nu dans la campagne, afin de servir de pâture aux corbeaux et aux oiseaux de la mort, comme nous le rapportent les vieillards de traditions hindoues...

On ne doit jamais conserver un cadavre, puisqu'il n'y a en lui nulle trace de dévotion ou de foi, bien au contraire ... Et les cadavres des saints auraient dû être les premiers à payer leur tribut de chair à la terre, comme le firent les antiques patriarches, parce qu'ils auraient ainsi donné à la mort toute sa merveilleuse sérénité, tout son mystère... Voilà pourquoi les reliquaires qui renferment des ossements de vierges et d'ascètes tourmentés, à qui Satan se révéla sous la forme de milliers de nus et qui s'arrachèrent le coeur en leur folie de perfection, devraient être dispersés à travers les terres qui les virent naître. Il ne faut pas montrer aux hommes ce qu'ils doivent devenir, parce qu'ils deviendront précisément cela, et que dans ce devenir est leur enseignement. Si l'on veut adorer un homme, c'est son esprit qu'il faut adorer par le souvenir, et non un de ses tibias entouré de fleurs fanées derrière la vitre d'une châsse... La chair étant ce qui commande dans la vie, laissons donc vivre l'âme dans la mort !... Mais comme le temps est tragique, démoniaque !... La plupart de ces tombeaux que je contemple sont vides maintenant ... Ceux qui y reposaient, attendant la résurrection finale, ont été dispersés à tous les vents dans ces moments de folie qui s'emparent du peuple... Dans quelques-uns subsistent encore une tête de mort, un os pareil à un un morceau de plomb ou de charbon, et les araignées, qui sont les grandes amies du silence et de l'obscurité... Comment penser alors, que ce tumulus ( ou cet autel ) qui se dresse devant nous est une sépulture ? Le corps une fois disparu, celle-ci a perdu toute sa spiritualité funéraire. Est-ce que nous créons nous-même l'esprit des choses ? ... Ou  bien parce que le corps, c'est la sépulture ?... De toute manière, aussitôt brisé le mystère de l'urne, celle-ci a perdu tout son triste charme, puisque, une fois évanoui ce qui fut son origine et sa pensée principale, tout le reste n'a plus d'importance du point de vue de l'impression première...

Ce qui explique aussi que les tombeaux où  il y a un homme mort depuis peu inspire constament cette peur de minuit , cette obsession morbide qui, tour à tour, nous donne envie et nous retient de soulever le couvercle pour contempler et ne pas contempler l'horreur de la putréfaction ...

Dans la solennité d'un tombeau on sent beaucoup plus la présence du mort que dans les retables funéraires de l'art ogival, et rien n'incite plus l'esprit à écarter de lui  l'idée triste de la mort qu'un gisant florissant à la manière de Fancelli *** et du Bourguignon... ou que ces statues des rois de Castille, Jean II et son épouse, disposés sur un frontispice gothique et entourés d'apôtres et de vertus... La plus forte représentation suggérant le cadavre, je l'ai vue sur le tombeaux du cloître de Santa Maria Real de las Huelgas, véritables tumulus pleins d'une sévérité médiévale, surmontés d'une croix sur laquelle un vieux Christ se tord en hurlant ...

Il semble impossible de dire que celui qui entra ici parmi les honneurs et les larmes fut un roi, impossible aussi de penser que toute la cruauté d'Alphonse VIII fut changée en ce dépotoir de pierres noires entourées de suppliques candides à ses yeux. C'est pourquoi l'idée sépulcrale porte en elle l'échec devant l'avenir ... Presque tous ces tombeaux de Burgos qui renferment tant et tant d'idées magnifiques sont vides ... Leurs épitaphes sarcastiques, placées sur des tablettes décolorées, parlent très gravement d'indulgences et de gloire pour un mort qui n'existe même plus en tant que poussière... Et nous n'éprouvons plus qu'une grande froideur à la vue de ces tombeaux vides de la Chartreuse qui enserrèrent dans une amphore les restes de Philippe  le Beau et devant lesquels l'idéale Jeanne la Folle pleura de déchirure, comme le fit Brunehilde pour Siegfried, dans l'épopée de Nibelungen ... Ainsi l'indifférence spirituelle avec laquelle on regarde les tombeaux sans dépouilles accompagne-t-elle l'indifférence du passé, tandis que s'égrène l'impossible rosaire de l'idéal lointain ... Tout, aujourd'hui, est terminé, pour ces tas de pierres sculptés, qui ne contiennent plus qu'un os ou l'asphyxiante obscurité... Seules leurs inscriptions, quand nous les regardons, éveillent encore en nous nous quelques visions de ces époques lointaines, nous font encore découvrir un peu du charme disparu... Mais nous ne pensons qu'à cette terrible vanité humaine, si punie et si bafouée par les siècles niveleurs ... Et surtout nous pensons que tout cela s'achèvera ...

Parce que le monde, et l'éternité, ne sont, eux aussi, qu'un songe infini ...

 

FEDERICO GARCIA LORCA

POESIES

Pages 147 à 150

Édition : Poésies Gallimard

Traduction d'André Belamich et Claude Couffon

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BURGOS