LE MALHEUR EST ARRIVE

 

Je sors quelques fois, le soir _ bien rarement. Que dirais-je aux gens que je rencontrerais ? Je n'ai pas le sou pour aller au café où les collégiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas payer : je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait pas l'aumône et qu'à mon tour je puis régaler.

Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien - même un sou.

J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. La poésie au seizième siècle, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les oeuvres de M. Victor Cousin.

Ma mère trouvant cinq francs dans ma poche m'avait demandé où je les avais pris. Elle avait l'air de croire que c'était le produit d'un vol ou d'un assassinat. " Il se serait laisser entraîner par les mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les jeunes gens. "

Qui me donnerait des conseils ? _ Des copains ? Je suis plus vieux qu'eux, même s'ils ont mon âge. On ne les a pas battus tant que moi. Il n'ont pas connu Legnagna et la maison muette. - Des vieux ? Les collègues de mon père ? Ils ont bien assez à faire de nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait chez les anciens, et n'ont pas le temps, - à cause des répétitions, - de juger ce qui se passe autour d'eux.

J'avais dit à ma mère d'où me venaient ces cinq francs.

Elle avait levé les mains au ciel.

" Tu as vendu tes livres de prix, Jacques !... "

Pourquoi pas ? Si quelque chose est à moi, c'est bien ces bouquins, il me semble ! Je les aurais gardés, si j'avais trouvé dedans ce que coûte le pain et comment on le gagne. Je n'y ai rien trouvé que des choses de l'autre monde ! - tandis qu'avec l'argent, j'ai pu acheter une cravate qui n'était pas ridicule et aller aussi prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la feuille de Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte.

Mais je me suis trouvé un soir face avec mon père qui passait. Il m'a insulté, d'un mot, d'un geste.

" Te voilà, fainéant ? "

Et il a continué son chemin.

Fainéant ? - Ah ! j'avais envie de courir après lui et de lui demander pourquoi il m'avait jeté entre les dents, et sans me regarder en face, ce mot qui me faisait mal !

Fainéant ! Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce travail de bachot et cet acharnement sur les morts m'ennuient, parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan ! Oh ! il ne faut pas qu'il m'appelle fainéant !

Fainéant !

Si mon père était un autre homme, j'irais à lui, et je lui dirais :

" Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie plus vis-à-vis de moi cette attitude cruelle ! "

Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien vu cela, quand j'étais plus jeune.

 

Jules VALLES

L'ENFANT,

1879


Gorki_Enfance